Interview avec Wivine

4 juillet 2026, Le Rouet, Marseille

Entretien avec Wivine

Lisa : Bonjour, enchantée. Est-ce que tu peux te présenter ?

Wivine : Bonjour, je m’appelle Wivine, j’ai 33 ans et je suis à Marseille.

Lisa : De quel pays viens-tu et de quelle ville exactement ?

Wivine : Je viens du Rwanda et j’habite à Kigali, la capitale.

Lisa : Et qu’est-ce qu’on peut visiter là-bas ?

Wivine : Le Rwanda est connu pour le tourisme, notamment pour les visites des gorilles. C’est très intéressant de les voir. On a aussi de très belles collines. On appelle d’ailleurs souvent le Rwanda « le pays des mille collines ». Il y a également des lacs, donc c’est vraiment un beau pays pour les gens qui aiment la nature. C’est un climat équatorial, donc c’est très beau.

Lisa : Qu’est-ce que tu fais en France, à Marseille ?

Wivine : À Marseille, je travaille dans un laboratoire de recherche, en tant qu’ingénieure qualité dans un centre de ressources biologiques.

Lisa : Et comment es-tu arrivée en France ? Pourquoi ce pays particulièrement ?

Wivine : Je suis arrivée en France en 2019. Et pour la France particulièrement, je dirais que j’avais envie d’avoir un diplôme, un master international. J’ai eu l’opportunité de venir en France, et voilà.

Lisa : Et où est-ce que tu as étudié ?

Wivine : J’ai étudié à Nice-Sophia-Antipolis, à l’Institut Pasteur.


Lisa : Si tu te souviens de ton premier jour en France, quels sont les détails visuels ou les premières sensations qui t’ont marquée ici ?

Wivine : Le premier jour, c’était le 20 septembre 2019. Je précise la date parce que je m’en rappelle très bien.C’était très marquant parce que c’était la première fois que je prenais l’avion. Je partais de chez moi, alors que je n’aimais pas aller très loin. J’aimais beaucoup rester chez moi, dans ma famille, à la maison, dans ma ville. C’était mon truc. C’était ma paix.

Et quand j’ai pris l’avion, ça a été l’un des moments les plus durs. Les autres personnes dans l’avion dormaient, mais moi, je n’ai pas pu dormir parce que j’étais stressée. Il y avait déjà les correspondances, et je ne comprenais rien aux termes techniques du billet d’avion. Il fallait que je passe par la Belgique pour venir en France.

Du coup, je me demandais : « Est-ce que je vais vraiment arriver en France ? » C’était ça, ma question. J’avais peur. Je me demandais si j’allais vraiment arriver à destination. C’était normal de me poser cette question parce que le voyage avait duré plus de douze heures.

Je suis donc passée de la Belgique à la France. Et comme mon téléphone ne fonctionnait déjà plus, je me suis dit : « Ça va être chaud. Je ne sais pas si je vais arriver. Et si j’arrive, comment je vais savoir où aller ? »

Heureusement, ma famille était là. Ma tante m’attendait. Mais moi, je n’étais pas vraiment consciente de la manière dont tout allait se passer.

Du coup, visuellement, je n’étais pas vraiment dans l’observation de ce qui se passait autour de moi. J’étais surtout concentrée sur ce qui se passait à l’intérieur de moi. Je restais dans ma tête, je me posais beaucoup de questions.

La seule image que j’avais, c’était celle de ma mère et de ma famille que j’avais laissées à l’aéroport. Je me demandais s’ils étaient vraiment partis, s’ils étaient retournés à la maison ou s’ils étaient toujours à l’aéroport à m’attendre. Je me demandais si ma mère avait pu rentrer, tout en sachant que moi, je ne savais pas encore où j’allais.

Et quand je suis arrivée à l’aéroport, heureusement, j’ai vu mon oncle. Là, c’était comme si j’avais déposé un poids. Mes premières impressions, ensuite, c’étaient les routes et la vitesse. Parce que chez nous, on n’a pas d’autoroutes. C’était impressionnant de voir des gens circuler à 110 kilomètres à l’heure ou plus. Je n’avais jamais vu ça. Je trouvais ça un peu bizarre de voir les gens circuler dans tous les sens. Tout ce qui se passait autour de moi allait très vite.

Et puis, j’aimais beaucoup lire les panneaux. Il y avait tellement de marquages sur les routes que je me disais : « Ce n’est pas possible qu’on puisse conduire en regardant tous ces panneaux ! »

L’autre chose que j’avais remarquée, c’était les inscriptions sur les habitations. Il y avait des boulangeries, des menuiseries… et je me demandais : « C’est quoi, ça ? ». Parce que chez moi, on utilise beaucoup plus l’anglais. Il n’y avait donc pas cette façon de désigner les métiers.

Ça m’avait aussi beaucoup marquée de voir les grands champs, parce que ma famille habitait dans la Drôme. Les champs étaient gigantesques et les plantations, c’était vraiment très beau. Ça m’a un peu apaisée.

Donc je pense que ce sont les premières impressions que j’ai eues. Il y avait tellement de choses dans ma tête, et tellement de choses qui circulaient à grande vitesse.

Et il y avait une autre chose qui m’a marquée : dans la voiture, quand je suis arrivée, ils avaient mis la radio, Chérie FM. Et moi, je me suis dit : « Mais Chérie FM ! » Ils passaient beaucoup de musique et j’avais beaucoup écouté de musique française. Alors je me suis dit : « Ah, bon… peut-être que cet endroit est un peu chez moi, finalement, parce que la musique, c’est quelque chose qui me parle beaucoup. »

Lisa : Et tu les connaissais, ces musiques françaises ?

Wivine : Oui, j’en écoutais beaucoup.

Lisa : Et donc ça t’a finalement rassurée ?

Wivine : Oui. Je me disais que je connaissais déjà quelque chose de cet endroit.

Mais sinon, tout était extrêmement rapide. Même les constructions, la manière dont les bâtiments étaient faits… C’était vraiment bizarre de voir des magasins.

Chez nous, on n’a pas l’habitude d’habiter dans des appartements comme ici. En France, il y avait des appartements avec un rez-de-chaussée où il pouvait y avoir une boulangerie ou une banque, et des habitations au-dessus. Pour moi, ce n’était pas normal parce que je n’avais jamais vu ça. Je pensais que, si c’était un local commercial, c’était uniquement pour vendre quelque chose. Je ne comprenais pas qu’il puisse y avoir des habitations au-dessus.


Lisa : Mais est-ce que tu avais déjà vu des films qui se passaient en France ?

Wivine : Oui, beaucoup même. J’aimais regarder Stars à domicile. Ce n’est pas un film, mais c’est une émission qu’on regardait quand j’étais très, très petite.

Il y avait des stars très connues, comme Lara Fabian ou Garou, qui venaient faire des surprises à leurs fans chez eux. Il y avait aussi des films avec Sonia Rolland, parce que c’est une personnalité franco-rwandaise. Je ne me rappelle plus des autres, mais j’ai regardé beaucoup de choses sur la France parce que la langue française m’intéressait, même si je ne l’utilisais pas.

Lisa : Mais donc, tu avais déjà vu un peu à quoi ressemblaient les villes françaises à travers les films ?

Wivine : Je ne sais pas comment expliquer, mais quand tu vois des choses passer à la télévision, tu n’imagines pas forcément que ça existe vraiment. C’est vrai. Et puis, ce n’est peut-être pas seulement l’aspect visuel qui t’intéresse. Par exemple, dans Stars à domicile, je regardais surtout les réactions, parce que j’aime vraiment analyser les réactions des gens.

Je regardais comment ils se comportaient, comment ils réagissaient à la surprise… Et puis, je m’en fichais un peu de la structure des villes et de tout ça.

Lisa : Mais d’ailleurs, pourquoi regardais-tu cette émission ? Parce qu’en réalité, c’étaient surtout des stars françaises ?

Wivine : Je connaissais beaucoup de stars françaises. Lara Fabian, j’aimais beaucoup ses chansons. J’écoutais aussi beaucoup Diam’s, M. Pokora… J’écoutais vraiment beaucoup de stars françaises. Je pense que c’était quelque chose qui était à la mode quand j’étais adolescente, et c’était aussi quelque chose que je partageais avec mes amis.

Lisa : Je ne sais même plus si j’ai regardé cette émission.

Wivine : Ça me fait rire parce qu’il y a beaucoup de Français qui ne connaissent pas cette émission quand je leur en parle.

Lisa : Elle a été diffusée entre 2001 et 2004, puis à nouveau en 2022. Mais entre 2001 et 2004, j’étais toute petite.

Wivine : Moi, j’étais en primaire. Mais il y avait des choses qui me parlaient beaucoup parce que j’aimais vraiment faire des surprises aux gens. À l’époque, j’adorais ça. Ça me parlait beaucoup. Je me disais : « Je vais faire ça à ma mère, je vais faire ça à mes amis. » Et je l’ai vraiment fait pour ma mère ! Une vraie Star à domicile.

Lisa : Ah oui ? Quelle histoire !

Wivine : C’était une star rwandaise, un chanteur de gospel Josh Ishimwe. Il est venu chez moi pour l’anniversaire des 50 ans de ma maman.

Lisa : Comment ta maman a réagi ?

Wivine : Comme dans Stars à domicile, elle a paniqué ! Elle était super contente, elle ne comprenait rien. Je lui avais menti toute la journée. Et c’était vraiment l’une des choses que je voulais faire dans ma vie. Je l’ai fait.


Lisa : Qu’est-ce qui t’a semblé le plus surprenant lors de tes premières semaines en France ?

Wivine : Mes premières semaines, c’était surtout les habitations. Quand je suis allée à Nice, j’ai trouvé l’architecture magnifique. Et puis la mer… Quand j’ai vu la mer, c’était impressionnant.Quand je suis allée à Nice, c’était quelque chose que je n’avais jamais imaginé voir. Même si je savais que j’allais venir à Nice, je n’avais même pas pris le temps de regarder où se situait Nice sur une carte. Et même si j’avais regardé la carte, je n’aurais pas compris que la zone bleue allait être de l’eau ! Ça ne m’aurait pas parlé comme la réalité. C’était trop beau. J’aime la mer.


Lisa : Qu’est-ce que tu as dû laisser derrière toi au Rwanda et qui te manque le plus au quotidien ?

Wivine : C’est ma famille, c’est normal.

C’est toute ma vie de mes 26 premières années. Mes souvenirs de ces 26 années sont tous là. Il y a mon enfance, mes amis, mes habitudes, ma culture. Il y a moi, ma base. Et ça me manque. Mais ce qui me manque le plus, c’est ma famille.

Lisa : Oui, généralement, c’est ce qui nous manque le plus quand on est à l’étranger. Et sinon, en termes d’objets particuliers du Rwanda que tu aimes bien, ou même de plats ?

Wivine : Il y a des plats. Il y a un plat à base de bananes vertes que j’aimais beaucoup, avec des feuilles de manioc. Et j’aime aussi le manioc que l’on prépare avec les haricots.

Lisa : Il a un nom, ce plat ?

Wivine : Dans ma langue maternelle, on l’appelle simplement “ibishyimbo isombe” (haricots verts et feuilles de manioc).


Lisa : En parlant de langue, quelle place occupait le français dans ta vie au Rwanda avant de partir vivre en France ?

Wivine : Moi, je trouve que le français a occupé une place dans ma vie, mais d’une manière discrète, si je peux dire.

Lisa : J’aime bien cette expression.

Wivine : Je dis que c’était discret parce que j’ai appris le français quand j’étais en primaire. Je n’en parlais pas vraiment, mais nous faisions nos études en français, puis encore un tout petit peu pendant trois années du secondaire.

Mais comme ce n’était pas une langue que j’utilisais dans ma vie quotidienne, elle est restée très discrète. Même si nous étions dans un système anglophone, moi, je suis restée attachée au français. Quand je lisais, c’était en français. Je regardais des films en français.

Même aujourd’hui, je n’arrive pas à regarder un film en anglais ! Et c’est toute ma famille : on est tous comme ça. Même mes frères et sœurs qui sont anglophones regardent tous les films en français. C’est bizarre, mais le français a toujours été là, de manière très discrète.

C’est aussi pour ça que je regardais Stars à domicile et que j’écoutais beaucoup de chansons françaises. C’étaient mes préférées. Par exemple, quand je suis venue en France, j’écoutais beaucoup l’album de Vitaa et Slimane. Je connaissais toutes les chansons. Je ne savais pas forcément les chanter, mais je connaissais tous les titres. C’étaient mes préférées, je pouvais les écouter 24 heures sur 24. Donc, oui, c’était quelque chose qui était déjà là.

Lisa : La culture française était donc très présente.

Wivine : Oui. Même quand je faisais des choses en anglais, je traduisais souvent dans ma tête en français. Certaines personnes me disaient même : « Toi, tu mérites d’aller en France », alors que je ne connaissais pas vraiment le français. Mais j’avais quelques expressions, quelques mots français qui ressortaient naturellement.

Lisa : Tu as quand même baigné dans cette culture française depuis ton enfance.

Wivine : Je ne dirais pas que je connaissais bien la langue, mais j’avais quelques notions. Et c’est justement ça qui m’a un peu aidée quand je suis arrivée.

J’avais aussi des références culturelles qui me permettaient de parler avec les gens. Ce sont de petites choses que j’avais apprises à l’école. C’est très différent de la réalité en France, mais au moins, ça te donne une petite base.


Lisa : Et d’ailleurs, comment s’est passée ta confrontation avec le français parlé en France, par rapport à celui que tu avais appris dans ta scolarité ?

Wivine : Ça, c’était une douche froide ! Je te le dis : ce qu’on apprend à l’école, ça n’a rien à voir avec la réalité. Déjà, il faut comprendre que ce que j’avais appris, c’était un français qui était daté. Je ne sais pas de quand il datait, mais ce n’était clairement pas à jour.

Lisa : Ils avaient oublié de faire la mise à jour du logiciel !

Wivine : Exactement !

On avait vraiment un système anglophone au Rwanda. Il n’y avait donc plus beaucoup de français dans ma vie quotidienne. Et quand je suis arrivée, il me restait les petits morceaux de français que j’avais appris en primaire. Mais là, c’était complètement différent. J’entendais les gens parler et je me disais : « Mais c’est le français qu’ils parlent, ça ? C’est une autre langue ! » Je savais qu’ils parlaient français, mais pour moi, c’était vraiment une autre langue. 

Lisa : Et en vrai, ça doit être intéressant parce que tu avais finalement un français à part.

Wivine : En fait, il faut comprendre que la plupart des gens ne comprennent pas comment je peux dire certaines choses. Et avant de m’expliquer ou de m’aider, ils doivent d’abord rire. Maintenant, je sais que lorsque je dis quelque chose et que les gens rient, c’est probablement que j’ai fait une bêtise ! Après, les gens gentils me prennent à côté et m’expliquent : « Ça, ce n’était pas ça. »

Comme la plupart savent que je ne connais pas bien le français, ils finissent par m’expliquer gentiment.


Lisa : Donc je pense que tu as déjà répondu à la question suivante : est-ce que tu as eu un moment précis où la langue est devenue un obstacle, avec une expression mal comprise ou une frustration ?

Wivine : Je peux te raconter une erreur que j’ai faite.

J’étais à Nice et j’avais du mal avec « Bonjour Madame » et « Bonjour Monsieur ». Chez nous, on ne dit pas « Bonjour Madame » ou « Bonjour Monsieur ». On dit simplement « Bonjour ». Et il m’est arrivé quelque chose à Nice.

Il faut comprendre que, chez moi, beaucoup d’hommes ont très peu de cheveux. Ils n’ont pas forcément de chignons ou ce genre de coiffures. Et là, à Nice, je suis entrée quelque part pour faire une photocopie d’un document. La personne était assise derrière son comptoir. Je ne voyais que sa tête, et il avait un chignon. Moi, j’ai cru que c’était une dame.

J’ai donc dit : « Bonjour Madame. »

Il m’a regardée vraiment très fâché. J’ai eu peur. Je me suis demandé ce que j’avais fait. Et quand il s’est levé, j’ai vu que c’était un homme.

Je lui ai dit : « Excusez-moi », mais il n’a pas voulu accepter mes excuses parce qu’il avait été vexé. Et moi, j’avais simplement dit « Bonjour Madame ». J’avais vraiment du mal à naviguer entre « Madame » et « Monsieur ».

Lisa : Mais c’est intéressant, ça. C’est vrai que parfois, mieux vaut simplement dire « Bonjour ».

Wivine : Mais on m’avait appris à dire « Bonjour Monsieur, Bonjour Madame » !

À l’époque, j’avais appris à saluer comme ça. Et quand je travaillais à la station-service, c’est là que j’ai vraiment appris la langue. J’avais appris les codes et, pour moi, ces codes étaient devenus automatiques. On disait : « Bonjour Monsieur », et quand les gens partaient : « Merci Monsieur, bonne journée » ou « Merci Madame, bonne journée ».


Lisa : Aujourd’hui, dans quelle langue penses-tu, rêves-tu ou exprimes-tu tes émotions les plus fortes ?

Wivine : C’est intéressant, mais c’est difficile à expliquer. J’ai l’impression d’avoir presque trois personnalités qui parlent de trois façons différentes, selon l’endroit où je suis et les personnes avec qui je suis.

Par exemple, quand je suis avec ma famille, je parle entièrement dans ma langue maternelle. Même ma façon de m’exprimer est différente. C’est comme si j’étais une autre personne. Et quand je suis avec des Français, j’ai appris à réagir en français, ce qui n’est pas toujours facile. Par exemple, quand je suis fatiguée ou énervée, je me retrouve parfois avec de petits mots de ma langue maternelle qui ressortent. Mais quand je suis diplomatique ou dans un contexte professionnel, c’est le français. Et quand je sais qu’il me faut l’anglais, je peux aussi l’utiliser. Aujourd’hui, c’est donc surtout le français dans ma vie quotidienne. Mais quand les émotions sont vraiment fortes, c’est ma langue maternelle qui revient.


Lisa : Alors là, on va aborder un sujet assez complexe. On parle souvent de la lourdeur administrative en France. Comment as-tu vécu cette confrontation avec la bureaucratie française ?

Wivine : Je vais être la plus diplomatique possible, mais ce n’est pas facile d’exprimer ce qui se passe pour les étrangers. J’essaie de trouver les bons mots parce que la situation n’est pas facile à expliquer. Mais je trouve que le mot que tu as utilisé, « lourdeur », correspond vraiment à ce qui se passe. Je trouve que c’est fatigant. Et les conséquences de cette lourdeur ne sont pas seulement physiques ou financières, elles sont aussi psychologiques pour les étrangers.

On a déjà beaucoup de choses à gérer psychologiquement. Parfois, on oublie tout ça, mais ensuite, ça produit des effets. On peut tomber malade, par exemple, parce que c’est vraiment lourd à vivre. Je ne sais même pas par où commencer ni où terminer parce que c’est compliqué.

Il y a aussi une image qui a été construite autour des étrangers, une image qui englobe tout le monde. Mais tous les étrangers ne correspondent pas à cette image. Je pense même que cette image représente une minorité : celle selon laquelle les étrangers seraient là uniquement pour profiter des aides. Mais non. La plupart veulent travailler. Les gens oublient ça. Et lorsqu’ils veulent travailler, parfois, on ne leur donne pas le droit de travailler.

Par exemple, si tu as trouvé du travail et que tu fais tes démarches administratives, ce serait mieux de faciliter les choses pour les personnes qui veulent travailler. Mais j’ai l’impression que, parfois, c’est l’inverse. Du coup, tu ne travailles pas parce que les démarches sont lourdes et longues, tu risques de perdre ton travail, puis tu te retrouves au chômage et tu finis par dépendre des aides. Alors que, dans tes intentions, ce n’est pas du tout ce que tu souhaites. Personnellement, je n’ai jamais vu mes parents dépendre du gouvernement ou des aides, ni mes tantes. Et moi, aujourd’hui, je ne supporte pas de dépendre de ça. Donc, pour moi, c’est parfois injuste, parce que si on dit que les gens ne veulent pas travailler, il faudrait au moins faciliter les choses pour ceux qui veulent travailler. Je trouve que ce n’est pas difficile à comprendre, même si c’est peut-être difficile à comprendre au niveau administratif.


Lisa : Qu’as-tu pensé de la manière dont les Français conçoivent l’amitié ou l’hospitalité, par rapport à ce que tu connaissais au Rwanda ?

Wivine : Moi, je pense que quand tu viens juste d’arriver, ce n’est pas facile de créer des amitiés. Pas du tout. Tout le monde prend le temps de comprendre qui tu es, ce qui est normal, je le comprends. Et ça prend vraiment du temps de créer des liens solides. Pour pouvoir dire que tu as des amis sur lesquels tu peux compter, moi, ça m’a pris du temps. Et puis, avec le temps, quand tu commences à comprendre les codes de conduite, ça peut te faciliter la vie. Tu comprends aussi où placer les gens.

Parce que ce n’est pas parce que quelqu’un a été gentil avec toi qu’il va forcément t’accueillir chez lui ou t’inviter à sa fête. Tu peux avoir un collègue que tu apprécies beaucoup, penser que vous êtes vraiment amis, et puis, du jour au lendemain, il te dit : « Ah, je vais me marier. » Et puis il revient marié, avec sa bague, tranquille. Et toi, tu n’es pas invitée. Et c’est normal. Mais chez moi, ce n’est pas normal !

Donc ça demande du temps de comprendre que c’est normal en France, de ne pas le prendre personnellement et d’accepter cette culture. Ce n’est pas parce que tu as parlé avec quelqu’un que tu peux aller chez cette personne, ou qu’elle peut venir chez toi.

Par exemple, chez nous, ce n’est pas rare que quelqu’un décide de venir te rendre visite spontanément. Il peut passer devant ta maison et se dire : « Tiens, cette personne habite ici, je vais lui faire coucou. » Mais ici, ça n’existe pas vraiment. Les gens pourraient croire que tu es folle ou que tu les harcèles ! Ce n’est pas mauvais pour autant. Il y a aussi un côté positif. Mais c’est surprenant pour quelqu’un qui n’a pas grandi avec cette culture.

Lisa : Quand j’étais petite, avec mes amis qui habitaient dans la même rue, ça nous arrivait d’aller sonner spontanément chez les uns et les autres pour se voir. Mais c’était parce qu’on habitait dans la même rue et qu’on n’avait même pas de téléphone. Maintenant, ça a changé parce qu’on se dit : « C’est bon, je peux appeler la personne. »

Je pense que l’utilisation des téléphones a aussi fait disparaître un peu cette spontanéité.

Wivine : Et je ne savais pas que ça existait ici.

Lisa : Si, moi, je le faisais, même jusqu’à mon adolescence. Mes amis habitaient dans ma ville. Quand je promenais mon chien avec mes parents et qu’on passait devant la maison d’une amie…

Wivine : Les adultes pouvaient faire ça aussi ?

Lisa : Oui, aussi. Mais après, je pense que ça dépendait de ton lieu d’habitation. Et au Rwanda, c’est toujours aussi spontané aujourd’hui ?

Wivine : Oui, mais parfois, c’est gênant. Il y a quelqu’un qui arrive sans connaître tes plans et qui s’incruste. Et voilà : tu vas cuisiner, tu vas tout faire pour que ce soit bien, vous allez discuter tranquillement toute l’après-midi… et après, la personne s’en va innocemment !


Lisa : Y a-t-il un aspect de la culture ou de la mentalité française auquel tu as encore du mal à t’habituer aujourd’hui ?

Wivine : C’est fou ce que je vais te dire, mais il y a quelque chose auquel je n’arrive vraiment pas à m’habituer. Ça m’énerve parfois. C’est l’expression “ça va”. Par exemple, quelqu’un tombe. Tu lui demandes : « Ça va ? » Mais ça ne va pas ! Pourquoi tu lui demandes si ça va ? Va l’aider ! Aide-le à se relever au moins, demande-lui où il a mal. Il est tombé, donc il doit avoir mal quelque part. Tu n’as pas besoin de plus de preuves ! Mais le « ça va ? », franchement, je trouve qu’il est mal utilisé.

Lisa : On l’utilise pour tout et pour rien.

Wivine : Voilà ! Si ça ne va pas, ça se voit que ça ne va pas. La personne est en train de pleurer et tu lui demandes : « Ça va ? » Mais non, ça ne va pas ! Demande-lui pourquoi elle pleure. Demande-lui : « Qu’est-ce qui ne va pas ? » Ne demande pas simplement « ça va ? » Parce que souvent, on s’attend simplement à entendre : « Oui, ça va. ». Moi, je trouve que ce serait mieux de dire autre chose.

Lisa : Mais ça, je suis tout à fait d’accord. Moi aussi, ça m’énervait parfois, même quand on me demandait par message : « Ça va ? » Parce que si tu réponds « non », les gens sont ensuite complètement perturbés. Ils ne savent plus quoi dire !


Lisa : Qu’est-ce que tu penses que la France a pu vraiment t’apporter ?

Wivine : Je ne peux pas comparer avec d’autres pays parce que je n’ai pas vécu dans d’autres pays. Je n’ai donc que l’expérience de la France et du Rwanda.

Mais ce que la France m’a apporté, c’est que j’ai appris beaucoup de choses que je n’aurais jamais pu apprendre autrement. Et j’aime apprendre des choses. C’est donc quelque chose pour lequel je serai toujours reconnaissante. J’ai notamment obtenu mon master dans le domaine des biobanques, quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. Et j’ai fait beaucoup d’activités que je n’aurais jamais pensé faire. Pour moi, qui n’avais jamais été exposée à ce genre d’activités, c’est déjà beaucoup. Il y a donc eu une sorte de liberté d’apprentissage.

Peinture sur céramique réalisée par Wivine

Lisa : La liberté d’apprendre… C’est beau, ça.

Est-ce qu’il y a une habitude, un rituel ou un trait d’esprit typiquement français que tu as totalement adopté et dont tu ne pourrais plus te passer ? Une façon d’être « à la française » ?

Wivine : Je pense qu’il y a une expression en anglais, je suis désolée, je ne trouve pas vraiment l’équivalent en français qui dit « mind your business ». En gros : « Occupe-toi de tes affaires. » Voilà. Je m’occupe de mes affaires et c’est tout ! Ça, je l’ai adopté et je l’adopterai mille fois.


Lisa : Si tu devais résumer en un mot ou une image la femme que tu étais au Rwanda et celle que tu es devenue ici, que me dirais-tu ? Comment as-tu changé ?

Wivine : Je me comparerais à la métamorphose de la chenille en papillon.

Lisa : Tu es devenue un papillon et avant, tu étais une chenille.

Wivine : Oui. J’étais tranquille dans ma bulle, avec mes façons de faire, mes objectifs qui étaient déjà tracés, avec une vie que j’avais imaginée mille fois. Et puis, j’ai eu des ailes. J’ai volé et j’ai appris d’autres choses. Je suis devenue une autre espèce.

Lisa : Au moins, tu voles librement. C’est beau aussi.

Wivine : Bon, librement, ça dépend ! On est libre d’un côté et, de l’autre, pas toujours. Mais moi, je suis reconnaissante de ma vie.

Lisa : C’est beau, et c’est déjà important.

Ah oui, j’avais une dernière question. On va repartir sur la langue française. Est-ce qu’il y a une expression française que tu aimes particulièrement et que tu pourrais éventuellement retrouver dans ta langue ? Ou, à l’inverse, une expression ou un mot que tu aimes dans ta langue et qui n’a pas vraiment d’équivalent en français ?

Wivine : « Je n’ai plus de jus. » Ça m’aide vraiment à m’exprimer quand je suis fatiguée. Je ne rate pas une occasion d’utiliser cette expression française ! Et je me dis : « Je suis devenue Française. »

Et dans ma langue, ce n’est pas vraiment une expression, mais il y a un mot qui n’a pas d’équivalent en français et qui me manque beaucoup. On dit impore. C’est, par exemple, quand quelqu’un a vécu un événement difficile. Ça peut être la perte d’une personne, ou quelque chose qui a profondément choqué quelqu’un d’autre. C’est un mot que tu utilises comme si ce qui est arrivé à l’autre personne te touchait toi aussi, sans même que cela te soit arrivé directement. C’est plein d’humanité et de cœur. Pour moi, ce mot englobe vraiment quelque chose. C’est une manière de soutenir émotionnellement quelqu’un, une forme de compassion. C’est comme dire : « Je suis là. »

Tu utilises ce mot quand tu n’as pas les mots pour parler à cette personne, mais que tu veux lui dire que tu vois ce qu’elle est en train de traverser, que tu sais que c’est dur et que tu comprends. C’est juste un mot. Tu n’as pas besoin d’une phrase entière. Un mot suffit. Et c’est ça que j’aime. C’est un mot qui est vraiment riche, très riche en émotions. C’est un soutien sans que tu aies besoin de faire autre chose. Et je n’ai jamais vu quelqu’un le dire en faisant semblant.

Lisa : Parce que c’est un mot dans lequel tu mets peut-être beaucoup d’émotion. Je te remercie pour cette interview.

Wivine : Merci pour l’interview. Et puis, c’est bien de faire ce genre d’activité et de garder des archives, parce que les étrangers sont des personnes qui ont aussi une autre vie. C’est bien que les Français comprennent que ce n’est pas seulement une personne qu’ils voient devant eux. C’est une personne avec une culture, une famille, une autre vie, un bagage qu’ils ne connaissent pas forcément. Et parfois, ils peuvent en tirer de très belles choses.

Lisa : Oui, c’est vrai. Et surtout à Marseille, on peut rencontrer beaucoup de jeunes étrangers qui se sont installés ici pour leurs études ou pour commencer à travailler, et qui ont beaucoup de choses à apporter : des connaissances, mais aussi une autre façon de voir les choses, et parfois une autre joie de vivre.

Wivine : Oui. On peut apprendre.

Lisa : Merci beaucoup. Et à bientôt !

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